Deux pros du ski de pente raide, Vivian Bruchez et Samuel Anthamatten, ont emmené skier un amateur : le Suisse Phillip Crivelli. Le trio a enchaîné les pentes raides de la montagne mythique du Cervin en Suisse. Récit du rêve éveillé d’un passionné.

Voilà donc Phillip Crivelli, dans ce train qui le mène à Täsch, aux portes de Zermatt. C’est là-bas qu’il retrouvera le Français Vivian Bruchez, auteur de plusieurs premières dans la vallée de Chamonix et Samuel Anthamatten, le freerider-alpiniste de la cordée. Deux guides de choix pour la découverte d’un monde fermé, réservé aux meilleurs. Phillip est riche d’un passé de compétiteur en ski alpin. Celui qui soigne son alimentation, et ne boit pas d’alcool, pratique aussi le vélo tout-terrain et l’escalade. Mais il reste avant tout un amoureux du ski. C’est d’ailleurs cette activité qui a orienté le choix de ses études. Il prépare actuellement une thèse sur l’effet du vent sur le manteau neigeux, et travaille au centre de recherche de neige et d’avalanches de Davos. Depuis quelques années il pratique le ski de pente raide. Samuel Anthamatten : « Phil a un ski puissant et physique, il m’a impressionné ». Outre sa technique, héritage d’années passées entre les piquets, Phillip a un côté calme et méticuleux. Vivian Bruchez le dit « réfléchis et très cérébral. Il envoie techniquement, mais il est aussi capable de prendre de la distance si besoin ».

Guidés par les sommets

Devant la gare de Täsch, petit village suisse, Philippe retrouve Vivian Bruchez. Ils prennent un autre train direction Zermatt, au cœur du Valais Suisse pour retrouver le local, Samuel Anthamatten. Dans la station piétonne helvète, le printemps frappe à la porte, même s’il a neigé les jours précédents. L’herbe verte, les oiseaux qui chantent, les vieux chalets en bois typiques. Zermatt représente tout ce que la Suisse a de plus beau. En arrière-plan, le Cervin, sommet mythique, se dresse fièrement, vêtu de son manteau blanc.

La réalité a bien chassé les rêves. L’aventure peut commencer. Samuel, natif de Zermatt, explique les conditions du moment en montagne : « Il a beaucoup neigé ces derniers jours et le vent arrive du nord. Tout peut changer très vite, il faut rester ouvert et attentif à toutes les possibilités. Deux options sont envisageables : le Marinelli, et la face est du Cervin. » Munis de leur matériel et de fraîches victuailles, ils prennent le chemin des sommets sans trop savoir quand ils redescendront ni quelle montagne ils skieront. Guidés par ce qu’ils voient, ce qu’ils ressentent, c’est la nature qui décidera de leur itinéraire. Une fois là-haut, le couloir Marinelli, raide et étroit, n’est pas dans les meilleures conditions. « Il y a eu trop d’accumulations de neige sur le haut du couloir et le bas est sec », souligne Vivian. Pour Samuel et ses hôtes, « l’option Marinelli n’est plus envisageable ». Les regards se tournent alors vers le Cervin. Aussi appelée Matherhorn, cette montagne est fascinante. Pour les trois acolytes, la skier par sa face est serait une belle prouesse.

Caprices du vent

Le vent souffle encore beaucoup sur les montagnes, rendant les conditions instables et imprévisibles. Dès que le réseau le permet, les skieurs regardent l’évolution des prévisions météorologiques sur leur téléphone. « Avoir accès à toutes ces infos est ce qui nous différencie des anciennes générations de montagnards. La technologie rend les choses beaucoup plus faciles à anticiper », explique Samuel. Impossible pourtant de savoir si le Cervin sera skiable ou pas. Ils décident de se rendre au pied de celui-ci pour y passer la nuit en espérant que le vent se calme et les conditions soient parfaites le lendemain matin. À flanc de montagne, sur l’arête qui mène au sommet, ils rejoignent le refuge d’Hornli, qui accueille à l’été des touristes avides de conquérir le sommet. À cette période, seul le refuge d’hiver est accessible.

Au réveil, le lever de soleil sur une épaisse mer de nuage offre un panorama époustouflant. Seuls, ils contemplent tout ce que la nature peut offrir de plus beau. La dent blanche et les sommets enneigés environnants semblent nappés de chantilly. Face à ce panorama enchanteur, les skieurs constatent que le miracle n’a pas opéré : le vent n’est pas tombé. Skier le Cervin reste dangereux. Le trio décide alors d’envisager une nouvelle option : le Breithorn par sa face nord. Cet itinéraire, plus confidentiel, reste une formidable alternative. « C’est une énorme montagne avec plein de lignes séparées par des glaciers, décrit Samuel. Tu es dans une face nord, raide, il faut faire attention aux crevasses. La première partie est assez intense, il faut rester concentré. » Phillip et Vivian ne l’ont jamais skiée : « Elle fait partie des montagnes sur ma liste », sourit le Suisse. Même son de cloche pour Vivian qui a déjà posé plusieurs fois son regard sur les courbes du Breithorn sans jamais y avoir mis les pieds. Décision prise, les voilà partis pour passer la nuit dans le refuge de Testa Griglia pour être plus près de la face. Dans la petite cabane en bois, située sur la frontière suisso-italienne, ils se sentent bien. Les skieurs profitent du WiFi et de l’électricité. Refuge grand luxe avec ses petits dortoirs à l’étage.

La chute

Il est 5 heures du matin quand le réveil sonne dans le dortoir italien. Le vent souffle fort. Pas question de partir à l’aube comme prévu. Une fois de plus il faut faire preuve de patience. Pendant plus de trois heures, les skieurs attendent que le vent se calme. Samuel : « Ça fait partie de notre sport. C’est difficile d’avoir un objectif en ski de pente raide, il y a beaucoup de facteurs qui entrent en compte pour que les conditions soient optimales. Il faut savoir s’adapter à la montagne. C’est elle qui décide. »

Elle finit d’ailleurs par décider que le moment est arrivé pour le trio franco-suisse de rejoindre le sommet. Le vent tombe. Le ciel bleu annoncé sur Zermatt tient ses promesses. Après une montée facile par la voie sud, les trois skieurs atteignent le sommet du Breithorn, à 4 163 mètres. Enfin.

Le ski de pente raide combine deux disciplines : le ski et l’alpinisme. Les pentes se situent entre 45 et 60 degrés d’inclinaison. Et puis, parfois, il faut sortir sa corde pour relier deux pentes skiables, à l’image de l’itinéraire du jour. Après 40 mètres de rappel, la dernière partie du couloir du Breithorn se déploie : 250 mètres au milieu de séracs suspendus dans lesquelles se reflète le bleu du ciel. Pas le temps de papillonner pour autant. Ce décor féérique est trompeur, le danger réel. « Il faut bien connaître le chemin, prévient Sam. Il y a des crevasses et des séracs qui peuvent tomber des deux côtés ». C’est justement là que Phil tombe : « C’était une chute stupide. En sortant du couloir je me suis laissé aller et les conditions ont subitement changé. Ma spatule s’est prise dans la neige dure. J’ai roulé. Tout s’est passé trop vite pour que j’aie le temps de réfléchir. Quand je me suis arrêté j’ai pensé : c’est cool de ne pas avoir fait deux ou trois mètres de plus. Je n’étais pas blessé. La seule chose qui m’a embêté c’est d’avoir cassé mon bâton. » Les émotions passées, le bâton réparé avec du scotch, la cordée s’attaque à la dernière partie de la pente. Arrivés au pied de la face, les trois petites silhouettes se fondent dans l’immensité de la montagne. On les devine se taper dans la main. Satisfaction d’un moment unique partagé. « La neige est magnifique », se réjouit Samuel. Pas besoin d’en dire plus. Leurs visages arborent un sourire communicatif.

De retour à la station après trois jours en montagne, les corps sont fatigués, les estomacs affamés et les visages rougis traduisent l’intensité du soleil printanier. Mais les esprits, eux, sont ravis.

Photos : Jeremy Bernard

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